Rencontre-débatL'Afrique au coeur de l’humanisme : tradition et modernité de la Confrérie des Chasseurs et de la Charte du Mandé
|
||
SommairePrésentationLe mardi 6 mai 2008, à 17h 45, à l’amphithéâtre de l’ENA à Paris, dans le cadre à la fois des manifestations autour de la Charte du Mandé et des activités de la CADE (Coordination pour l’Afrique de Demain), s’est tenue une rencontre-débat publique dont le thème était intitulé « L’Afrique au coeur de l’Humanisme : tradition et modernité de la Confrérie des Chasseurs et de la Charte du Mandé ». La rencontre a été présidée par Michel Levallois, Président de la CADE et a eu pour modérateur Jean-Louis Domergue, responsable associatif, Co-Président du comité de pilotage du projet des manifestations culturelles autour de la Charte du Mandé labellisé comme projet de l’Année Européenne du Dialogue Interculturel (AEDI 2008). La rencontre commence avec le mot de bienvenue du président de la CADE. Il exprime sa très grande joie d’accueillir dans l’enceinte de l’ENA cette rencontre autour de la Charte du Mandé. Partant du constat qu’elle est mal connue, il remercie et félicite tous ceux qui ont participé à l’organisation de cette rencontre et plus particulièrement Jean-Louis Domergue et son groupe. Tout ce qui peut montrer que l’Afrique existe, et qu’elle a des valeurs, des valeurs d’avenir, et que ces valeurs sont universelles, est une bonne chose. Il remercie les organisateurs de donner sous cette forme à la fois vivante et artistique un témoignage fort de l’Afrique. C’est au 13ème siècle que cette Charte est établie si tant est que l’appréciation des historiens soit exacte. C’est l’occasion pour le président de la CADE de dire qu’il a découvert cette Charte lors d’une exposition à la Bibliothèque Nationale François Mitterrand. Et c’est le professeur Elikia Mbokolo qui la présentait alors comme une contribution non européenne de la construction des Droits de l’Homme. Au cours d’un bref exposé préliminaire, Jean-Louis Domergue, en sa qualité de modérateur de la rencontre- débat, présente l’ensemble des manifestations autour de la Charte du Mandé. Il annonce qu’il va en donner lecture avant de donner la parole aux quatre intervenants du jour. En préambule, il rappelle que cette Charte est pour beaucoup d’Européens et beaucoup de Français d’origine africaine une découverte. La faire connaître s’inscrit donc bien dans les missions de la CADE puisqu’en tant qu’association, elle a vocation d’améliorer l’image de l’Afrique dans la population en France. Et il sera intéressant d’expliquer cette Charte à travers les interventions d’un certain nombre de spécialistes africains et européens, de spécialistes et de Chasseurs venus du Mali. Ces spécialistes du Mali sont accompagnés d’un « Chantre » (qu’il ne faut pas confondre avec un « Griot », le « Chantre » étant un initié dans la Confrérie des Chasseurs) et d’une musicienne. Les manifestations programmées autour de la Charte du Mandé se dérouleront dans des lieux aussi différents que significatifs :
Puis le modérateur présente à l’assemblée, les différents intervenants du jour :
Youssouf Tata CisséComme annoncé, Jean-Louis Domergue lit la Charte du Mandé avant de donner la parole à Youssouf Tata Cissé. Celui-ci remercie le public d’être venu aussi nombreux. Les donso (c’est ainsi qu’on nomme les Chasseurs au Mali), ont aussi appelé cette Charte dite du Mandé la Charte de Kurukanfuga pour rappeler le lieu où cette Charte a été proclamée. On peut aussi qualifier cette Charte de Serment puisqu’elle accompagne le serment prêté par les Chasseurs lors de leur initiation. Cette prestation de serment se fait en prononçant les mots du texte la main posée sur la terre de telle manière que la main y laisse son empreinte. Les donso ont non seulement conçu et élaboré cette Charte mais ils l’ont fait adopter et appliquer par les Malinké et ceci avec la dernière rigueur. Le but essentiel était à l’origine la libération de tous les esclaves. Par l’abolition de l’esclavage, « enfin on allait asseoir le Mandé sur les bases stables, enfin le Mandé allait connaître la prospérité, la stabilité, la tranquillité d’esprit ». Il faut considérer que pour l’époque, c’était un véritable coup de fouet. L’orateur insiste sur les libertés ainsi acquises, notamment celle d’aller et venir et celle de penser. C’est une véritable apostrophe à l’adresse du monde tout entier. Le respect dû à l’homme et la lutte contre la tyrannie et l’arbitraire sont ainsi devenus le credo des Chasseurs. Après la proclamation de la Charte, de véritables brigades antiesclavagistes (Dongna Maklinklan) ont été constituées. Dés 1212 les Chasseurs avaient entamé une lutte sans merci contre l’esclavagisme tant celui, local, qui était le fait des potentats locaux que celui des Arabes qui venaient acheter dans la région les esclaves dont ils avaient besoin. Sous l’autorité morale et spirituelle de Soundjata Kéita, ils ont fait le siège de chaque maison du Mandé, de Bali, de Nyali, de Diakadialan, etc… et libéré les esclaves. Et à partir de 1222, c’est le Mali tout entier qui a accepté cette loi (et l’abolition de l’esclavage). Une garnison sera chargée de mettre à mort sans sommation tout individu trouvé en flagrant délit d’esclavagisme et au nom du Nyama dont le principe chez les Chasseurs est que « Tout tort causé à une âme demande réparation ». Cette devise est devenue celle de Soundjata Kéita, l’Empereur du Mali. L’orateur nous précise avoir découvert les ruines de ce cantonnement vers 1959, à l’occasion des travaux de la mise en valeur de la rive droite du Niger, jusqu’à Karatabou. L’orateur précise enfin que la datation est précise car les événements correspondaient à la période où la comète de Halley était visible dans le ciel du Mali. Selon l’Observatoire de Paris cette comète a été visible d’octobre 1222 jusqu’en mars 1223. L’orateur s’attache ensuite à décrire le rôle d’incitatrice de la mère de Soundjata (Sogolon Kourouma) qu’il décrit comme une femme admirable. Elle avait dit à son fils : « Mon enfant, le jour où tu auras le pouvoir, il faudra que tu interdises l’esclavage ». Soundjata a ainsi grandi en exil avec sa mère avec cette idée qu’il n’y a pas pire cruauté que de mettre un mors dans la bouche d’un être humain. On mesure à l’écoute de l’orateur, le poids de la mère de Soundjata et par ricochet la portée symbolique de l’expression les « Fils de Sanènè et Kontron ». Cette Confrérie se réclame en effet symboliquement d’une grande aïeule et d’un aïeul, Sanènè et Kontron. Le mythe auréole cette « Mère des mères, l’amour maternel, la Mère Grande ». Nourricière et protectrice, Sanènè a conçu et enfanté son garçon Kontron sans homme ni génie. Une des conséquences de la référence à la mère de Soundjata et à Sanéné est qu’on exige du novice, en préalable à son initiation, le consentement de sa mère (peu importe l’avis du père). Si la mère est d’accord, nul ne peut interdire l’entrée du novice dans la Confrérie des Chasseurs. L’orateur indique qu’au Mali, à l’origine, il y avait 7 sociétés d’initiation dont le komo qui est aujourd’hui encore une Confrérie qui compte ; son emblème est le konon. L’orateur cite aussi le koré, qui est en quelque sorte celle du blasphème institutionnalisé (« je vois tout, j’entends tout etc… »). Puis l’orateur en vint à la description des différents niveaux de l’initiation des Chasseurs ou donso. Le jour de l’admission, on rappelle à l’impétrant qu’un Chasseur n’est d’aucune race, qu’il n’y a pas de frontière pour les Chasseurs, que leur patrie c’est la brousse. Etre Chasseur, c’est n’avoir de mère et de père que Sanènè et Kontron, n’avoir de frères que des Chasseurs, c’est en définitive affirmer l’individu contre la société dans ce qu’elle a d’arbitraire. On doit en effet combattre même son propre père, sa propre mère quand ils en viennent à manquer à la dignité humaine. Il faut absolument respecter le Serment. Pour terminer, Youssouf Tata Cissé nous indique avoir recueilli la tradition orale de cette Charte en 1965, à une époque où il travaillait sur les cosmogonies de l’Empire du Mandé. Le modérateur remercie Yousouf tata Cissé et passe rapidement la parole à Amadou Tiéoulé Diarra. Amadou Tiéoulé DiarraAmadou Tiéoulé Diarra commence d’abord par préciser en quelle qualité il intervient : il est juriste et avocat à Bamako, marqué par un ancien disciple du professeur Youssouf Tata Cissé. Il s’intéresse à la question de la Charte, mais travaille surtout en Histoire sur la période coloniale et précisément sur les relations entre Français et indigènes de 1830 à 1946. Le Mandé est un nom non seulement géographique mais aussi historique. Il y avait plusieurs principautés avant 1222. Il y avait bien un Empire mais tous les chefs qui se sont soumis à Soundjata Kéita sont restés chefs dans leurs fiefs. Il y avait bien un pouvoir impérial mais aussi une certaine décentralisation, les chefs qui ont reconnu le pouvoir de Soundjata Kéita n’ayant pas été éliminés. Au cours de son intervention, l’orateur souhaite soulever un certain nombre de questions. Il pense notamment qu’on pourrait croire que c’est un défi que les Africains lancent à l’Europe. Cette Charte serait alors comprise comme la revendication d’une tradition africaine en matière de Droits de l’Homme. L’orateur s’interroge pour aussitôt refuser d’aller « dans cette direction ». Si l’Afrique n’avait pas été colonisée, l’évolution aurait-elle été parallèle ?. Aujourd’hui il préfère plutôt se poser la question : quoi faire de la Charte du Mandé ? Doit-on l’inscrire dans les constitutions ? et pour faire quoi ? Il constate que la Charte du Mandé donne matière à des comparaisons historiques et juridiques. Historiquement, il y a d’autres chartes : en Angleterre en 1215, en Amérique en 1776, en France en 1789 et en 1848. Au 13ème siècle en Europe, il y avait aussi un phénomène médiéval proche : celui des franchises et des Chartes de Coutumes. Au Mali, au 13ème siècle, la recherche des traditionalistes a abouti à nous dire qu’a été établie la Charte du Mandé. Est-ce un hasard ? D’après l’orateur, ce qu’il faut surtout retenir, c’est la coïncidence. Il n’y avait bien sûr pas d’écrit. Ce n’est que vers la fin du 14ème et au 15ème siècle, quand le pouvoir s’est islamisé, qu’il y a eu des écritures au Mali. Mais avant non. Ceci ne remet cependant pas en cause l’authenticité de la Charte. Les Griots sont les dépositaires de la tradition. Ces dépositaires avaient d’ailleurs interdiction d’écrire. Il fallait en effet éviter de faire tomber la tradition dans le domaine public. Dans les sources écrites crédibles, par exemple dans les écrits de Léon l’Africain, on ne trouve aucune évocation de la Charte du Mandé. Il en va ainsi dans plusieurs autres sources et auteurs sur lesquels l’orateur insiste. Il remarque que, outre les Arabes auteurs de plusieurs récits de voyages, même le professeur Ki-Zerbo ne parle pas de la Charte du Mandé. Il existe cependant des écrits avec des indications de l’existence d’une forme d’administration dans l’Empire de Soundjata Kéita. Au total, l’orateur nous invite à retenir de cette intervention qu’il y avait des libertés et qu’elles ont été restaurées une fois le Mandé libéré des esclavagistes. La Charte n’a fait que définir et instaurer des principes nouveaux. Liberté d’expression, liberté de penser, liberté de faire, liberté d’aller et venir, droit de disposer de son corps, liberté de jouir des fruits de son travail, etc… Dans la Charte du Mandé, c’est l’homme et la liberté qui occupent la première place. L’homme sans considération d’origine sociale, sans considération des contrées du Mandé. La Charte est une Déclaration de droits et en même temps un instrument politique et un instrument philosophique. L’orateur conclue en espérant que les travaux entrepris par Youssouf Tata Cissé et d’autres ouvriront plus largement à d’autres travaux. Et il faut espérer que ces « découvertes » seront largement mises sur la place publique comme aujourd’hui. L’orateur termine son exposé en s’interrogeant sur l’applicabilité de la Charte dans les constitutions modernes et en exprimant sa peur que certains veuillent profiter de la légitimité « traditionnelle » de la Charte du Mandé pour revenir en arrière (et prônent le retour d’une sorte de monarchie, l’Empire du Mandé). Il tient donc à exprimer son attachement à la démocratie. Le modérateur Jean-Louis Domergue salue la clarté de l’intervention et donne la parole à Youma Wélé Diallo. Youma Wélé DialloYouma Wélé Diallo indique qu’elle a suivi la Société des Chasseurs depuis 1968 et déclare qu’elle a été initiée en 1987. En 1985, OXFAM, une ONG britannique, lui confie la mission de monter un projet de développement avec des femmes maliennes dans la région du Mandé. Puisque la Confrérie des Chasseurs vénère et respecte la femme et l’être humain en général, elle s’est dit « pourquoi ne pas impliquer la Société des Chasseurs dans ce projet ». Et aujourd’hui, elle peut dire que c’est grâce à cette ONG qu’elle a réussi à aller jusqu’au bout du projet. Les femmes n’avaient pas certains droits. Mais grâce à ce projet, elles ont creusé des puits, et il y a eu des micro-crédits débloqués (par exemple des fonds pour l’achat des chèvres…). L’engagement des Chasseurs auprès des femmes a entraîné un autre fait : la Société traditionnelle des jeunes s’est associée à la Société des Chasseurs pour appuyer ce projet. En tout il y a eu 44 villages impliqués. Lorsqu’on étudie la Charte du Mandé, on retrouve l’esprit des Chasseurs qu’elle a côtoyés. Ils ont prouvé qu’ils étaient vraiment des défenseurs des biens des femmes. Ce sont eux qui ont demandé aux Chefs les meilleures terres pour les champs collectifs, ce sont eux qui aidaient pour les travaux des champs, etc… Finalement, il y a eu une fusion des différentes associations traditionnelles des villages : on a créé une Fédération de base du Mandé qui s’appuie sur des associations traditionnelles. On retrouve l’engagement des Chasseurs du Mandé dans de nombreuses initiatives telles que :
Elle termine son intervention par la question de savoir pourquoi les intellectuels africains ne s’inspirent pas de cet exemple pour un développement durable ? Bernard DumontLe modérateur Jean-Louis Domergue remercie l’intervenante et passe la parole à Bernard Dumont. C’est donc au titre de « provocateur » que Bernard Dumont prend à son tour la parole. Il revient sur les interventions de ses prédécesseurs qui ont évoqué le passé et le présent pour bien mettre en perspective son intervention : il s’agit de parler de l’avenir. Ce qu’il résume par l’expression proverbiale « Rattacher de nouvelles cordes à l’ancienne ». On remarquera sur tout dans la contribution de Bernard Dumont un certain nombre de questionnements. Après avoir montré que les Chasseurs existent dans le paysage d’aujourd’hui, comme en témoigne « La saison des pièges » de l’auteur Seydou Badian Kouyaté. Il relève que dans la Société des Chasseurs, il existe des mécanismes qui ont été évoqués précédemment : ceux-ci produisent des valeurs sociales. Une société « sans écriture » n’est pas une société sans histoire et, bien entendu, sans valeurs. Les valeurs de la Confrérie des Chasseurs peuvent inspirer la notion de développement ; en convainquant que le développement n’est pas seulement une question de croissance mais aussi une question de culture dans la société, une attitude de cette société face à l’existence. Mais alors, comment donner envie de la vivre ? Réponse : l’éducation ! Mais quelle éducation ? On entre alors, d’après Bernard Dumont, dans une problématique assez complexe. Pour l’opinion courante, l’éducation c’est l’école. Il faut que la Charte du Mandé entre à l’école. Mais ce n’est pas suffisant et cela pour deux raisons :
Il serait nécessaire que l’éducation soit un apprentissage de la vie en société. Pour cela, il existe aussi, à coté de l’école formelle, des initiatives villageoises ou communautaires, souvent inspirées de l’alphabétisation fonctionnelle, et qui sont plus proches des réalités culturelles, sociales et économiques des sociétés. Pour terminer, l’orateur retient deux idées-forces :
Bernard Dumont finit son exposé par une citation du discours de Dakar… d’Aimé Césaire en 1966 : « Le danger pour l’Afrique, c’est l’oubli d’elle-même ! » Le Débat 110Relevé de quelques réponses aux nombreuses questions écrites : Youma Wélé Diallo : Les premières femmes qu’on a alphabétisées sont devenues des animatrices. Amadou Tioulé Diarra : Il y a une Charte africaine des droits de l’Homme : elle a été établie en 1981 et est entrée en vigueur en 1986. Elle existe en préambule dans pratiquement toutes les constitutions africaines. Youssouf Tata Cissé : La Confrérie des Chasseurs recrute plus que jamais. Il y a une forte demande des jeunes, il y a une vraie volonté de se faire initier. Il existe des concepts qui sont dans cette Charte et qui constituent une philosophie qui n’a rien à envier à la philosophie grecque antique. Auguste Mbondé Mouangué |
||
La Charte du MandéTraduction de Youssouf Tata Cissé et
Jean-Louis Sagot-Duvauroux extraite de l’ouvrage d’Aboubakar Fofana aux Editions
Albin Michel (Paris, 2003)
|
Auguste Mbondé Mouangué