L’AFRIQUE ENTRE LA TRADITION ET LA MODERNITE
Ethiopiques numéro spécial
revue socialiste de culture négro-africaine
70ème anniversaire du Président L. S. Senghor
novembre 1976
Auteur : Georges Ngango
Le dualisme, l’écartèlement et la tension qui caractérisent la société africaine
contemporaine ne sont que la manifestation de cette bipolarité fondamentale qui
travaille et tiraille l’Afrique entre la tradition et la modernité.
C’est le résultat logique de la rencontre de l’Afrique et de l’Occident et c’est
pourquoi leur origine remonte loin dans l’histoire de cette rencontre.
Au début de ce siècle, un écrivain africain d’outre-atlantique, le Docteur
William Edward Burghardt du Bois, exprimait cet écartèlement et ce dualisme dans
des accents particulièrement dramatiques :
« C’est un sentiment étrange, écrivait-il, que cette double conscience, cette
impression de toujours se regarder à travers les yeux des autres, de mesurer son
âme à l’échelle d’un monde qui vous regarde avec amusement, mépris et pitié. On
sent toujours sa dualité..., deux idéaux en conflit dans un seul corps noir dont
la force indomptable seule l’empêche d’être déchiré en deux ».
Ce diagnostic du Docteur du Bois, d’il y a exactement 73 ans, n’a pas perdu
aujourd’hui de sa signification. Au contraire, on peut même dire que cette
tension s’est accentuée depuis et se trouve aujourd’hui à l’origine du drame
dans lequel l’Afrique se débat désespérément.
C’est pourquoi il m’a semblé de la plus haute importance pour nous, à l’occasion
du 70e Anniversaire de celui dont toute la vie respire ce drame, de prendre la
mesure de cette tension.
On ne comprendrait rien à la tension qui tiraille l’Afrique entre la tradition
et la modernité et qui culmine dans les soubresauts et l’instabilité politiques,
économiques et socio-culturels particulièrement aigus, si l’on ne se
représentait pas correctement la dislocation ou la cassure qui a été provoquée
par le contact avec l’Occident.
Il convient, bien entendu, de se garder de se représenter ce contact comme celui
d’un monde africain inorganisé, misérable avec un monde européen qui apportait à
cette table rase le trop plein de sa richesse, de sa puissance et de sa
créativité.
Il y a en effet, sur ce problème, une imagerie romanesque, une littérature dont
se sont repues de nombreuses générations européennes de l’époque coloniale et
qui cependant n’a rien de scientifiquement éprouvé.
Le premier contact colonial
L’éminent historien Léo Frobenius nous a donné une fresque impressionnante de ce
qu’était la société africaine avant et lors du premier contact colonial, dans sa
fameuse « Histoire de la Civilisation africaine ».
« Lorsque les premiers navigateurs européens à la fin du Moyen Age arrivèrent
dans la baie de Guinée et abordèrent à Vaïda, écrit-il, les capitaines
furent fort étonnés de trouver des rues bien aménagées, bordées sur une longueur
de plusieurs lieues par deux rangées d’arbres, ils traversèrent pendant de longs
jours une campagne couverte de champs magnifiques, habitée par des hommes vêtus
de costumes éclatants dont ils avaient tissé l’étoffe eux-mêmes.
Plus au Sud, dans le Royaume du Congo, une foule grouillante de « soie » et de
« velours », de grands Etats bien ordonnés, et cela dans les moindres détails,
des souverains puissants, des industries opulentes, civilisées jusqu’à la moelle
des os.
Et toute semblable était la condition des pays de la côte orientale, le
Mozambique par exemple ».
Les révélations des navigateurs du XVe au XVIIIe siècles fournissent la preuve
certaine que l’Afrique nègre, qui s’étend au sud de la zone désertique du
Sahara, était encore en plein épanouissement dans tout l’éclat de civilisations
harmonieuses et bien formées. Cette floraison, les conquistadores européens
l’anéantissaient à mesure qu’ils progressaient. Car le nouveau pays d’Amérique
avait besoin d’esclaves et l’Afrique en offrait des centaines de milliers de
pleines cargaisons.
Ce premier contact bassement mercantile, puisqu’il s’agissait de la traite des
Nègres que les historiens ont pu évaluer entre 300 millions (hypothèse forte) et
150 millions (hypothèse faible), ce premier contact a eu de très graves
répercussions sur l’équilibre et les conditions de survie des sociétés
africaines.
Cette traite qui a sévi en Afrique de 1441 à 1865 environ, s’est traduite en
effet par une ponction démographique extraordinaire qui explique la stagnation
économique et sociale de l’Afrique pendant toute la période qu’a duré la traite.
Alors que la population mondiale passe de 1650 à 1950 du simple au quintuple (de
550 millions à 2.400), celle de l’Afrique réussit à peine à doubler (de 110 à
200) après avoir stagné pendant toute la période de la traite. C’est ce que
révèle la statistique suivante établie par l’Institut Français de la Statistique
et des Etudes Economiques (Populations en millions d’habitants) :
|
1650 |
1750 |
1850 |
1920 |
1940 |
1950 |
Population de l’Afrique... |
90-110 |
90-110 |
90-110 |
130 |
180 |
200 |
Population mondiale... |
5000-550 |
700-750 |
1200 |
1800 |
2150 |
2400 |
Pourcentage de l’Afrique dans la population mondiale... |
18-20% |
13-14% |
8-9% |
7,2% |
8,2% |
8,4% |
Les conséquences de cette traite ne sont pas seulement démographiques,
puisqu’elles ont affecté également le processus même de croissance des sociétés
africaines et de leurs économies à un degré difficilement chiffrable. C’est de
ce contact mercantile fondamentalement conflictuel qu’est résultée la
dislocation des sociétés africaines traditionnelles aussi bien dans leur aspect
économique que dans leurs aspects politiques, sociaux et culturels.
Je voudrais d’une manière plus systématique tenter de démonter les mécanismes
essentiels qui ont contribué le plus à créer le dualisme qui habite l’Afrique
contemporaine. Ce sera la première partie de notre exposé où après avoir campé
l’Afrique nous examinerons comment progressivement d’une part la création des
centres de salariat promus plus tard en villes et d’autre par l’introduction du
système de valeurs économiques et sociales de l’Occident, comment
progressivement tout cela a contribué à la dislocation de la société
traditionnelle et s’est durci actuellement en dualisme tragique entre la
tradition et la modernité.
Dans une deuxième partie, nous tenterons de dégager l’enjeu véritable de la
tension actuelle entre la tradition et la modernité en montrant d’une part le
caractère fallacieux de la modernité conçue comme négation de la tradition et en
ouvrant en conclusion les perspectives de la solution de cette tension féconde
entre la tradition et la modernité.
La dislocation de la société africaine traditionnelle
Deux phénomènes particulièrement déterminants, l’urbanisation et le système de
valeurs économiques et sociales importé, ont contribué à disloquer les sociétés
africaines traditionnelles et leurs économies.
Pour mieux apprécier les effets de ces deux phénomènes majeurs, il n’est pas
inutile de dire un mot, si bref soit-il, sur les structures de ces économies
traditionnelles auxquelles d’ailleurs très peu d’études systématiques ont été
consacrées.
On a
généralement l’habitude de définir négativement les économies africaines
traditionnelles comme étant essentiellement des économies de subsistance ne
reposant pas sur l’échange ou comme des économies non-monétaires. Mais cette
définition comme toute définition négative, ne permet pas de saisir de
l’intérieur la réalité des économies africaines traditionnelles et de plus elle
trahit dans une très large mesure la réalité puisqu’elle méconnaît l’existence
dans ces économies d’un véritable réseau de transactions et donc d’échanges
portant sur le travail, la terre et les produits.
Positivement, et en première approximation, ces économies traditionnelles se
caractérisent par le fait que la production la distribution et la possession
sont régies par des considérations sociales, par une éthique sociale.
Cette éthique sociale se traduit entre autres par ce qu’on a coutume d’appeler
l’esprit communautaire Africaine que Marx, dans son analyse des
« économies primitives » appelait « le communisme primitif ». Cet esprit
communautaire, cette solidarité familiale tribale et clanique n’étaient pas la
manifestation d’une harmonie pré-établie, mais la résultante d’une dialectique
permanente entre les forces supérieures (fondateurs de clans défunts, etc...),
les hommes vivants et les forces inférieures (animaux, plantes, minéraux
etc...).
Cette dialectique entre forces supérieures, hommes, vivants et forces
inférieures, visait du maintien et à l’accroissement de la force vitale des
hommes et à l’intégration communautaire de ceux-ci dans la société. Elle visait
à la création d’une conscience communautaire garantie non seulement par le
coude-à-coude quotidien imposé par diverses activités concertées de la famille
et du clan (travaux des champs, chasse, pêche constructions, guerres, palabres,
etc...) mais également par l’éducation que la communauté prodiguait à travers
divers moyens de culture tels que les jeu, les rites initiatiques, les contes et
les légendes, les rites cosmogoniques, l’histoire du clan et des héros, les
chants et danses, les cérémonies diverses de décès, de mariage et de naissance,
etc...
A ce sens et à cette organisation communautaire s’ajoutent un sens aigu
d’hospitalité et un sens religieux non moins aigu qui transparaissent dans
l’organisation même de la société et dans toutes les manifestations de la vie
sociale. Le rapport de la société avec la nature, la fonction respective de la
femme et de l’homme dans la société et dans l’économie, étaient de caractère
sacral et tout un système d’interdits et de rites concrétisaient cette
conception religieuse et ce caractère sacral de l’action de l’homme dans la
nature et sur la nature.
Cette éthique sociale communautaire avait pour conséquence, entre autres, de
garantir la subsistance de tous grâce à une répartition équitable des ressources
et au droit de chaque membre de la société de recevoir une aide de la société
entière, en cas de besoin et surtout de détresse personnelle.
La répartition des terres et des tâches, l’organisation du travail dans le
processus de production ainsi que l’utilisation des biens et services (bref, la
production et la distribution) sont elles aussi l’expression concrète de
l’obligation due à la parenté, l’affiliation tribale, aux devoirs religieux et
moraux.
Dans ces économies, le travail est le fait de l’homme et de la femme. Il
n’y a pas de problème, comme on en connaît dans certaines sociétés
contemporaines, du travail de la femme !
Cette division du travail englobant toutes les forces vives de la société,
remplissait une fonction capitale, celle de l’intégration des individus, de tous
les individus de la société, en assignant à chacun d’eux une place
fonctionnelle, mieux, un rôle capital et irremplaçable. Ainsi l’activité
économique de chacun apparaissait essentiellement comme l’activité des membres
d’un groupe homogène et non pas comme celle d’individus isolés poursuivant
chacun son destin séparé de celui des autres.
Le rôle de la femme dans ces économies était lié à sa nature même
symbolisée par la fécondité. A la femme, revenait constitutionnellement de
porter et de donner la vie ; à elle également devaient revenir, sur le plan
économique, les activités de la fécondité et de maintien de la vie : fécondité
au niveau de la production vivrière destinée à maintenir et à accroître la force
vitale.
A l’homme revenaient, par contre, les activités de la mort : la pêche, la
chasse, la guerre, bref tous les travaux de la conception et de l’organisation
du travail, on peut dire que dans les sociétés traditionnelles « on ne
travaille pas pour le compte de quelqu’un, mais avec les autres membres du
groupe auquel on appartient, pour la satisfaction des besoins de tous » (1).
Le droit foncier reflétait cette conception communautaire du travail. La
propriété de la terre n’était pas individualisée mais communautaire. La sécurité
de cette possession communautaire était d’ailleurs sauvegardée grâce à une série
de pratiques allant jusqu’aux interdits d’ordre magico-religieux.
Ainsi le travail, la terre, les services et les biens produits étaient répartis,
échangés ou acquis selon des modes de transaction forte sur la réciprocité et la
redistribution et non pas sur le principe de l’échange sur le marché.
Réciprocité d’abord, dans ce sens qu’il y a obligation de donner et de
rendre, obligation dictée non pas par une crainte juridique quelconque, mais par
quelque chose de plus intime encore, à savoir les liens de parenté, d’amitié, de
voisinage, d’affiliation tribale ou quelque autre forme de relation sociale.
Réciprocité ensuite, c’est-à-dire le paiement socialement obligatoire de
biens matériels, d’objets utilisés comme monnaie ou de main-d’œuvre à une
autorité centrale traditionnelle, politique ou religieuse qui, elle, va utiliser
ces recettes non seulement pour son propre usage, mais également pour dispenser
des services à la collectivité (défense du groupe et organisation des fêtes, par
exemple), pour récompenser ceux qui ont rendu certains services ou en guise de
secours d’urgence en cas de détresse individuelle ou collective.
Il est important de mentionner ici, eu égard à ces implications multiples et
surtout psychologiques dans l’économie du développement, le problème posé par
la conception du temps dans l’économie traditionnelle de subsistance surtout
en matière de rythme et de période de travail.
La durée et le rythme de travail étaient, en effet, commandés non seulement par
les conditions climatiques, mais également par le fait que toute l’activité
économique était centrée essentiellement sur la subsistance.
Le fait que les besoins économiques ressentis par ces sociétés traditionnelles
étaient essentiellement des besoins de subsistance, réduirait énormément le
champ des activités productions. Dans l’Afrique contemporaine, on retrouve dans
le chômage déguisé, les séquelles de cette regrettable conception du temps
affectant gravement le travail continu. Des recherches récentes ont révélé que
dans les régions d’Afrique où, grâce aux possibilités d’irrigation il existe
deux récoltes annuelles, on ne compte bien souvent qu’un peu moins de 200 jours
de travail par an et 100 jours environ pour les régions à une seule récolte [1].
Le reste du temps est consacré aux activités non économiques et en particulier
aux activités de mariage, de naissance ou de mort...
On a montré, chiffres à l’appui, combien en Asie, les sommes consacrées à ces
cérémonies sont considérables : dans l’Inde agricole, 7,2% du revenu par tête y
sont consacrés. C’est-à-dire que les fonds consacrés à ces cérémonies, s’ils
étaient l’objet d’un placement productif, accroîtraient les investissements
productifs de l’Inde de 50 %.
Il est fort probable que, si de tels calculs étaient effectués pour l’Afrique,
nous assisterons à des révélations effarantes.
Nous
ne pensons pas fausser la réalité en cherchant à caractériser l’influence de
l’économie et de la civilisation européenne sur les structures socio-économiques
africaines par ces deux séries de phénomènes : l’urbanisation d’une part et les
normes de l’économie mercantile d’autre part,
Car la rencontre de l’Afrique et de l’Occident s’est faire essentiellement sur
des bases mercantiles ; et ces bases mercantiles ont eu pour matérialisation la
création de comptoirs commerciaux, de centres industriels et
politico-administrarifs, l’introduction de cultures nouvelles destinées
essentiellement à l’exportation. C’est par ces deux phénomènes, en effet, que la
société africaine s’est trouvée fortement ébranlée, désorganisée, puis
disloquée. Voyons concrètement comment s’est opérée cette dislocation.
1°) Le phénomène urbain fit ses conséquences
Le
phénomène urbain est certainement un phénomène capital si on en juge par
l’abondante littérature qui lui a été consacrée. Dans un catalogue
bibliographique que M. Paul Verhaegen a dressé en 1962 à ce sujet, on compte
plus de 2.544 ouvrages et articles traitant du problème de l’urbanisation de
l’Afrique Noire [1].
Du point de vue morphologique, on peut dire que les villes africaines peuvent se
classer en trois groupes suivant leur fonction principale :
a)
on a d’abord les villes ayant la fonction portuaire comme fonction
principale : comptoirs maritimes, fluviaux ou lacustres. Les villes de ce type
sont les plus nombreuses et de loin les plus importantes : Saint-Louis, Dakar,
Bathurst, Freetown, Monrovia, Conakry, Accra, Sekondi-Takoradi, Lomé, Abidjan,
Lagos, Porto-Novo, Douala, Libreville, Luanda, Capetown, Port-Elisabeth, East
London, Durban, Lourenço Marquès, Dar-es-Salam, Zanzibar, Mombassa, Mogadiscio,
Brazzaville, Karthoum, Bamako, Fort-Lamy, Bangui, Léopoldville, Stanleyville,
Coquillatville, etc...
b) viennent ensuite les villes dont la fonction principale est une fonction
ferroviaire, dans ce sens qu’elles constituent un terminus du chemin de fer
ou en général un point de rencontre privilégié du chemin de fer et de la route :
Naïrobi, Kampala, Tabora, Yaoundé, Nova Lisboa, Luluabourg, Salisbury, Bulawayo,
etc...
c) enfin viennent les villes dont la fonction principale est une fonction
minière et industrielle. Le fait par exemple que les gisements miniers les
plus riches de l’Afrique Centrale se trouvent dans les régions les plus
éloignées des côtes, joint au problème difficile de transport de minerai
pondéreux, a rendu nécessaire l’implantation sur place de pôles industriels avec
des complexes métallurgiques à côté des principales usines ou au centre des
groupes miniers : Roan Atelope, Mufulira, Elisabethville, Jadothvil1e, Kolwesi,
Ndola, etc...
Il faudrait mentionner à part ce que Denise Douche appelle les villages de
liberté constitués par l’administration, les protestants, la société
antiesclavagiste de France dont quelques-uns ont pris rang de villes.
Ces différents centres urbains créés pour des motifs mercantiles vont exercer
sur le reste de la structure socio-économique de l’Afrique une influence
destructive. La ville devient, en effet, une vitrine extraordinairement
puissante de publicité et de propagande pour un ordre social et économique
nouveau qui exerce sur les consciences paysannes l’influence d’une irrésistible
séduction.
Les besoins en main-d’œuvre et en petits commis pour le fonctionnement des
économies urbaines naissantes vont provoquer, sous des motivations diverses et
souvent par recrutement forcé, un exode rural d’une très grande ampleur. En
effet, étant donné que ce sont les éléments les plus prometteurs qui tentent
l’aventure des nouveaux centres urbains, on comprend que leur départ affecte et
affaiblisse les structures sociales et économiques de la société villageoise, sa
sécurité et sa cohésion. Cette perturbation de l’équilibre de la société
traditionnelle a pour une des conséquences d’accentuer l’attrait de la ville
dans un processus cumulatif qui amplifie à l’extrême les mouvements migratoires
vers les villes, mouvements aggravés d’ailleurs par l’action stimulante de
l’administration et des organismes privés de recrutement de main-d’œuvre. C’est
ainsi que les villes africaines apparaissent comme facteur majeur de la
dislocation de la société traditionnelle.
Certes, la comparaison de l’évolution urbaine et industrielle de l’Afrique avec
celle de l’Europe du XIXe siècle présente des analogies frappantes : mêmes
déséquilibres socio-économiques, même inadaptation aux grandes concentrations
urbaines. Tout d’abord le phénomène endogène (surgissant à l’intérieur du
monde qui lui a donné naissance), alors qu’il est en Afrique un phénomène
exogène. Cette différence est importante en ce qui concerne en particulier
l’ampleur des déséquilibres socio-culturels et leur possibilité de résorption.
Ensuite, alors qu’en Europe les villes ont connu et connaissent encore
concomitamment un accroissement du volume de l’emploi, les villes africaines ne
sont bien souvent que le résultat d’un simple transfert du sous-emploi de la
campagne vers la ville.
Cette remarque étant faite, on peut ajouter que les villes africaines sont le
lieu par excellence de la détribalisation des masses c’est-à-dire le lieu où se
consomme la rupture entre ces masses urbanisées et le monde traditionnel.
En
effet, la vie urbaine en Afrique brise non seulement la vie familiale
traditionnelle, mais également le système économique et les liens politiques
traditionnels. Elle entraîne la dégénérescence morale et spirituelle, la
désintégration de la famille étendue, devenue impossible dans les nouvelles
sociétés urbaines à cause du coût élevé de la vie qu’elle implique et de
nombreuses obligations où l’idée généreuse de coopération économique se heurte à
l’économie urbaine de compétition. Elle renverse la hiérarchie sociale
traditionnelle, désintègre le système philosophique, les idéologies, les
organisations politiques, les formes artistiques, bref tout cet ensemble de
valeurs qui constituaient la cohérence interne de la société africaine
traditionnelle. L’indépendance n’a pas contribué à atténuer cette action
corrosive. Au contraire [1]
cet état de fait contribuait intensément à la désintégration de la société
rurale. On constate, en effet, qu’à mesure que la ville grandit et s’affermit,
la campagne s’appauvrit proportionnellement en hommes et en ressources, ce qui
entraîne progressivement l’affaiblissement et la dislocation des structures
sociales de la campagne, car la ville agit : dangereusement sur la campagne, par
un double mouvement de flux et de reflux en lui aspirant ses forces vives et en
lui renvoyant celles de ses forces vives qu’elle n’a pu intégrer pour une raison
ou pour une autre. Ce mouvement de flux et de reflux se remarque surtout par le
va-et-vient des travailleurs saisonniers qui font la navette entre la ville et
la campagne.
« Lorsque, à l’expiration de son contrat, écrit M. R. Bertieaux, le
travailleur rentre au village, il est, au contact de la vie européenne
profondément transformé dans ses habitudes et sa mentalité. Certains d’entre eux
deviennent un élément de dissolution au sein des chefferies. Comme les jeunes
surtout subissent l’attrait des centres industriels et urbains l’abîme s’est
creusé et progressivement élargi entre les générations différentes. La vie
coutumière ne répond plus aux aspirations des nouvelles générations qui ont
connu les conditions d’existence des centres de salariat. La cellule sociale de
la chefferie se dégrade » [2].
Les centres de salariat que sont les villes africaines connaissent eux-mêmes de
très grandes perturbations dont nous allons retenir ici deux des plus
marquantes :
a) Ils connaissent tout d’abord une profonde instabilité psychologique et
sociale. En effet, à la faveur de l’urbanisation, un type de rapports
nouveaux va naître entre les éléments détribalisés (et urbanisés), rapports très
artificiels qu’on essaie de normaliser en tentant de recréer en ville l’ambiance
tribale.
Car malgré l’individualisme que favorise la vie citadine, on remarque une
certaine solidarité entre les membres urbanisés d’une même tribu ou d’un même
clan. La conscience d’appartenance se modifie effectivement beaucoup plus
lentement que les structures sociales en décomposition et elle se trouve même,
paradoxalement, stimulée par le déracinement social.
Mais l’esprit de solidarité lui-même se trouve entamé par le milieu urbain. De
fait, la solidarité qui subsiste non seulement entre les éléments détribalisés,
mais également entre ceux-ci et leur milieu rural, constitue un obstacle sérieux
à l’amélioration du niveau de vie des citadins et partant à la constitution
d’une épargne nécessaire au développement. Ainsi le parasitisme qui s’est greffé
sur l’étique sociale de solidarité tribale et clanique, devient un facteur de
dégradation du vrai sens communautaire. Le Président Nyéréré de la Tanzanie
citait précisément à propos du vrai sens communautaire africain un proverbe
swahili combattant le parasitisme : « Reçois ton hôte pendant deux jours, le
troisième jour, donne-lui une houe ».
L’aggravation du chômage urbain consécutif à la dislocation de l’économie
traditionnelle va lourdement peser sur le budget des travailleurs urbains dont
la plupart ne touchent que des salaires de misère.
On constate que dans les meilleurs cas de rémunération, l’augmentation du revenu
de l’un des membres de la famille se traduit presque toujours par l’augmentation
des parents qu’il doit entretenir, ce qui n’améliore pas sa situation réelle.
b) La deuxième perturbation liée aux centres africains de salariat est d’ordre
démographique. Le déséquilibre démographique se traduit en milieu urbain par
un dangereux désajustement du sex-ratio, c’est-à-dire du rapport entre le
nombre de femmes et le nombre d’hommes. L’influence psychologique et
sociologique de ce désajustement est d’une très grande importance comme nous le
verrons plus loin.
De nombreuses enquêtes faites à ce propos ont révélé la gravité de déséquilibre.
Le Père Jacques Denis, géographe et sociologue, a pu ainsi dresser en 1958, un
diagramme que nous reproduisons ici en le reconvertissant, dans une forme
chiffrée plus lisible. Les chiffres correspondent chaque fois au nombre de
femmes, pour chacune des villes suivantes de l’Afrique Centrale où l’enquête a
été faite [3].
1.
Usumbura 83%
2. Bukavu 83%
3. Coquilatville 82%
4. Elizabethville 82%
5. Jadotville 82%
6. Luluabourg 81%
7. Stanleyville 78%
8. Kolwesi 72%
9. Matadi 67%
10. Léopoldville 56%
11. Yaoundé 71%
12. Douala 73%
13. Fort-Lamy 94%
14. Pointe Noire 82%
15.
Brazzaville 62%
16. Coperbelt 66%
17. Livingstone 47%
18. Kampala 69%
19. Linia 47%
20. Luanda 68%
Les conquêtes ont même, dans certaines localités, permis d’établir le sex-ratio suivant les ethnies. C’est ainsi qu’une enquête de 1952 au quartier New-Bell de Douala a fourni les résultats suivants du sex-ratio :
Haoussa 107%
Ewondo 70%
Bassa 61%
Bamiléké 39%
Bamoum 32%
Baminda 17%
Ce déséquilibre du départ va avoir des répercussions très graves sur l’équilibre de la société africaine coloniale et même post-coloniale. Il va pousser les femmes devenues pléthoriques en campagne à quitter celle-ci pour la ville où elles deviennent « marchandises rares » et par conséquent à changer constamment de partenaire.
Ceci
va ajouter à l’instabilité générale par la prolifération de sous-produits du
mariage : divorces et remariage en chaîne, concubinage, prostitution.
Ainsi la famille se désagrège, les liens de parenté se distendent et se
dissolvent, les allégeances politiques et sociales traditionnelles se
détruisent.
La mobilité sociale, tant des populations rurales que des populations urbaines, la rupture avec le système traditionnel de référence et d’éducation, tout cela va créer un déséquilibre général dont le clivage culturel, nous le verrons, n’est pas des moindres.
2°) L’économie mercantile et ses conséquences.
Si
le phénomène urbain a désorganisé la société traditionnelle sur le plan
socio-géographique, l’économie industrielle, commerciale et de plantation va,
quant à elle, opérer à un niveau plus profond, au niveau des valeurs, des
mentalités et des conduites.
La conception, l’organisation, le rythme du travail traditionnel, vont se
retrouver profondément modifiés par l’économie nouvelle impliquée par
l’industrialisation.
Alors que dans l’économie traditionnelle l’organisation du travail était fondée
sur une éthique communautaire et assurait l’intégration des membres de la
société en leur assignant à chacun un rôle dans l’économie, l’industrialisation
importée se fonde sur une conception individualiste qui ne permet au travailleur
que de remplir une fonction. Or, il y a là une différence fondamentale,
puisque le rôle contrairement à la fonction implique une
intégration complète des conduites individuelles dans un ensemble de productions
collectives harmonisées [1].
L’intégration au collectif suppose la préparation de l’individu à jouer un rôle
économique et social, ce qui exige un apprentissage méthodique et complet. Or,
la société industrielle ne propose au travailleur africain qu’une fonction à
l’intérieur d’une économie qui, constitutionnellement, favorise l’installation
des distances psychologiques entre le travailleur et son activité.
« Le cultivateur qui devient ouvrier industriel, dit Zoran Bujas, doit
s’adapter à servir la machine, doit se soumettre à un travail divisé et en
général sans aucun intérêt intrinsèque. Il est obligé, dans des relations de
compétition et de collaboration avec les autres ouvriers, de suivre les ordres
et les instructions des contre-maîtres et des autres supérieurs. Ensuite, il
doit se soumettre à la vie beaucoup plus complexe et variée des fortes
agglomérations d’hommes et il doit accepter et assimiler un autre ordre de
valeur » [2].
L’assimilation de cet autre ordre de valeur ne va pas sans poser de graves
problèmes d’équilibre dans le comportement des travailleurs africains.
Dans l’économie de marché où l’Afrique se trouve projetée, les normes
économiques sont bien souvent, sinon la négation, du moins la subversion du
système de valeurs et de référence de la société traditionnelle. Le mobile
fondamental de l’économie capitaliste de marché est le profit maximum pour
l’individu alors que l’économie traditionnelle était une économie de service au
profit de la communauté globale. Le travail était dans cette société
traditionnelle la valeur économique primordiale alors que dans l’économie
capitaliste le capital règne en souverain.
Au niveau des méthodes nouvelles de production impliquées par
l’industrialisation, les déséquilibres introduits ne sont pas des moindres.
L’industrialisation et ses méthodes bousculent, en effet, les habitudes
paresseuses d’une économie de subsistance. Ce qui ne va pas sans poser de
sérieuses résistances : résistances aux changements de routines, résistances aux
changements des formes de vie et surtout aux changements de méthodes de travail.
On a souvent parlé de l’inadaptation générale de l’ouvrier africain au travail
industriel, à la technique. Les a priori ethnocentriques et racistes mis à part,
cette inadaptation à la technique se comprend aisément non seulement à cause du
manque de formation technique de la plupart des ouvriers africains, mais encore
parce que là où cette formation est tentée, elle manque généralement de repères
psychologiques solides grâce auxquels l’adaptation pourrait être efficace.
Le travailleur africain, faute de cette formation méthodique et complète, se
trouve ainsi réduit à n’être qu’un robot dans les rouages de l’économie
industrielle dont le travail, de surcroît, est émietté et déprimant. Il devient
de ce fait le pôle de tension, de deux économies diamétralement opposées dans
leurs normes respectives et dans leurs méthodes, le lieu privilégié où se
juxtaposent les comportements traditionnels et « modernes », les modèles
traditionnels et les modèles nouveaux véhiculés par l’économie occidentale.
Cette situation d’écartèlement pourrait déjà, par elle seule, expliquer pourquoi
le rendement du travailleur africain est si souvent médiocre...
D’ailleurs cet écartèlement ne touche pas seulement les individus mais toute la réalité économique et sociale de l’Afrique actuelle.
En
effet, disloquée au plan socio-géographique ainsi qu’au plan des valeurs, des
mentalités et des conduites, la société africaine se trouve aujourd’hui
traversée par deux courants qui se traduisent par une juxtaposition de deux
univers hétérogènes qui, après s’être heurtés, se sont cristallisés en plein
cœur de l’Afrique sans que rien ne contribue à les pousser au dialogue, moins
encore à la réconciliation.
Ce
dualisme est d’autant plus profond qu’il affecte pratiquement tous les secteurs
de la vie et de l’activité socio-économique de l’Afrique : dualisme territorial,
dualisme fonctionnel ; dualisme socio-culrurel, dualisme politique, dualisme
psychologique.
Nous avons déjà entrevu à travers la dislocation socio-géographique, la
profondeur du dualisme territorial non seulement par la disparité
constatée du développement entre les secteurs de l’économie traditionnelle et le
secteur de l’économie industrielle et commerciale implantée dans les zones
urbaines actuelles, mais également par le fait que cette disparité se traduit
par une dissymétrie de développement et d’influence telle que le développement
des économies urbaines entraîne le dépérissement des économies traditionnelles.
Le dualisme fonctionnel s’observe dans les disparités internes des
systèmes des deux économies et dans leurs désarticulation l’une par rapport à
l’autre. Nous avons d’ailleurs entrevu plus haut comment l’économie de
subsistance continue encore à échapper très largement à ce marché monétaire.
Leur désarticulation constitue un obstacle majeur au développement.
Ce dualisme, nous le retrouvons au plan socio-culturel où il prend
un caractère plus nettement conflictuel. Il oppose, en effet, les patterns
(modèles) socio-culturels traditionnels aux patterns qui régissent
l’occidentalisme, acculant l’Africain à une évasion permanente, souvent
inconsciente, mais toujours plus dramatique, par rapport à son propre univers
culturel, à ses propres normes sociales. Les normes culturelles, sociales,
juridiques et politiques de l’Occident vont produire chez lui un clivage
psychologique qui affecte profondément sa personnalité et l’installe dans une
espèce de sous-humanité et de sous-produit des deux cultures et des deux
batteries de patterns sécrétées par les deux sociétés en conflit culturel
ouvert.
L’intervention du monde extérieur ne peut que contribuer à accentuer ce
tiraillement dramatique. Je voudrais vous en montrer le raffinement à travers le
dualisme et même le pluralisme idéologique, philosophique et religieux qui
écartèle l’Afrique contemporaine.
Cette tension qui se durcit de plus en plus en dualisme irréductible apparaît
comme un obstacle de taille sur la route du développement économique, politique,
technique et socio-culturel de l’Afrique. Et tous les Africains s’interrogent
aujourd’hui sur la solution qu’il convient de lui apporter, sur les modalités
pratiques de cette solution.
Il n’est pas jusqu’aux poètes et poétesses africains qui n’aient senti
profondément ce drame et qui ne l’aient traduit en interrogation tragique au
sujet de la voie de solution à suivre.
Je n’en veux pour preuve que ces deux cris angoissés d’une poétesse et d’un
poète africains :
« Nous voici (dit la poétesse nigériane Imoukhwede)
Nous voici
ballotés entre deux civilisations.
Je suis lasse, je suis lasse d’être
suspendue entre deux mondes.
Mais où irais-je ? »,
Et
le poète ghanéen Dei Anang de lui faire écho sous une forme tout aussi
interrogative :
« Où irais-je ?
En arrière ?
Vers les jours de tambours
et de danses solennelles à l’ombre
des palmes où le soleil darde ses baisers ?
Ou
en avant ?
En avant ! Mais vers quoi ?
Vers les taudis ou l’homme vit sur l’homme entassé ?
L’usine ?
Pour y trouver péniblement la seule des heures
dans l’atelier inhumain
courbé sous une malédiction sans fin ? »
On le
voit : si tous les Africains conscients de ce drame le ressentent comme
nécessitant une solution rapide et salutaire, celle-ci cependant n’apparaît pas
clairement de prime abord.
Et c’est cette difficulté qui explique que les Africains se divisent
généralement en trois camps correspondant à trois types de solution à ce
dualisme tragique.
Un premier groupe voudrait résoudre cette tension par un retour pur et simple à
la tradition, par un refus catégorique du deuxième terme de cette tension, à
savoir la modernité considérée par la plupart comme la négation de la tradition,
comme la photocopie certifiée conforme de l’occidentalisme dans tous les aspects
où celui-ci se manifeste : aspects politiques, religieux, économiques,
techniques et socio-culturels.
La fidélité à l’Afrique ne pouvant s’accompagner d’une fidélité à
l’occidentalisme, l’authenticité africaine passe par le refus pur et simple de
ce qui rappelle de près ou de loin des valeurs occidentales qui ont fait trop de
mal à l’Afrique en s’affirmant toujours contre les valeurs africaines.
Cette conception dont la noblesse et la nostalgie est quelque chose de très
touchant est dangereuse dans la mesure où elle identifie occidentalisme et
modernité reléguant du côté de l’occidentalisme toutes les valeurs de progrès
indispensables à toutes promotions économiques et sociales à la mesure des
problèmes et des sollicitations inévitables du monde contemporain. Cette
solution est finalement paresseuse, parce qu’elle nie la tension et refuse
d’être fécondée par elle en terme d’impulsions créatrices.
Cette solution rejoint d’ailleurs par certains côtés la deuxième solution que
proposent certains autres africains pour résoudre ce dualisme tragique. Certains
voudraient en effet que la solution passe par la suppression de la tradition au
bénéfice de la modernité. Ici la modernité est identifiée aux valeurs de progrès
et la tradition aux forces rétrogrades. Cette modernité qui évacue la tradition
africaine se confond elle aussi à l’occidentalisme, dans la mesure où tout son
système de référence, toute son inspiration, toutes ses valeurs, sont enracinés
dans l’histoire passée et présente de l’Occident, qui apparaît une fois de plus
comme le nombril du monde et la norme de tout progrès.
Tout se passe ici, comme si l’Afrique ne devait rechercher la solution de son
écartèlement actuel que dans une tragique dilution dans l’occidentalisme, dans
une sorte de fuite en avant, comme si elle éprouvait quelque nausée ou quelque
dégoût envers son patrimoine propre.
Les Africains de ce groupe rejoignent ainsi, presque à leur corps défendant les
tenants européens de l’ethnocentrisme occidental. Ils rejoignent ainsi les
protagonistes de la thèse de la supériorité de la civilisation occidentale vers
laquelle doivent tendre toutes les autres civilisations dont la civilisation
africaine.
Cette thèse de la supériorité de la civilisation occidentale et de l’évolution
nécessaire de toutes les autres vers celle-là, est brillamment défendue
aujourd’hui encore par de très brillants et très influents intellectuels
occidentaux. Je n’en veux pour preuve récente que ces propos du professeur
Raymond Aron du collège de France, tenus au cours d’un symposium sur le
développement social qu’il a dirigé sous l’égide de l’UNESCO, et où il s’insurge
contre ce qu’il appelle l’anti-révolutionnisme des ethnologues.
Dans sa communication intitulée : la théorie du développement et
l’interprétation historique de l’époque contemporaine, il écrit :
« Une philosophie de l’évolution suppose un ordre de succession typique, une
continuité des changements, une orientation commune vers une société
déterminée... La civilisation occidentale est supérieure aux civilisations du
passé selon des normes que les ethnologues récusent, mais que les hommes
qu’étudient les ethnologues n’auraient pas récusées, en droit sinon est fait...
Préférer les sociétés à demi immobiles aux sociétés cumulatives, c’est en
dernière analyse, ne pas préférer l’homme humanisé aux premiers exemplaires de
l’homo sapiens, c’est refuser toute valeur et toute signification au devenir
par lequel se sont éveillés, épanouis les caractères que tous considèrent comme
constitutifs de l’humanité en l’homme ».
Les Africains de ce second groupe, en souscrivant, implicitement à cette thèse,
qui dresse la modernité contre la tradition considérée comme force rétrograde,
en niant par-là la capacité créative et inventive des peuples africains rendent
pratiquement insoluble le dualisme de la société africaine contemporaine.
Au moment où l’Occident lui-même traverse une crise profonde de civilisation, où
il accuse une dramatique atrophie, voire une décadence de certaines de ses
dimensions essentielles, ce serait un acte coupable de légèreté et
d’irresponsabilité pour l’Afrique que de vouloir chercher son salut économique,
politique et socio-culturel dans les idéologies, les philosophies, les
structures économiques et socio-culturelles qui sont bien souvent les éléments
résiduels, les précipités historiques de cette crise profonde qui habite
l’Occident.
La solution n’est donc pas dans cette négation de la tradition au profit de la
modernité essentiellement occidentale, pas plus qu’elle ne peut résider dans le
refus de la modernité, dans le retour pur et simple à la tradition.
La
vraie solution est plus complexe et plus exigeante et c’est probablement pour
cette raison que ses perspectives rallient si peu d’adeptes.
Il ne s’agit pas, en effet, pour l’Afrique de refuser les leçons que peuvent lui
apporter les expériences extérieures, notamment l’expérience européenne sur la
voie de la modernité économique, technique, juridique et politique...
Il s’agit davantage pour l’Afrique de situer non seulement les niveaux des
contacts indispensables, mais aussi les limites et les conditions qu’il faut
assigner aux valeurs que l’Afrique doit accepter comme facteurs positifs de son
enrichissement, comme éléments purificateurs et stimulants de sa propre
créativité.
Parce que sa vision du monde, son génie culturel et religieux ses idéologies
mêmes portent non seulement la marque d’un capital d’expériences unique et
riche, mais également les limitations qui tiennent au caractère imparfait de ce
capital d’expériences circonscrites dans l’espace et dans le temps, ils ne
peuvent être érigés en valeurs absolues et immuables, pas plus d’ailleurs que la
vision du monde et le génie des autres peuples.
Cette vision, ce génie et ces idéologies propres à l’Afrique sont donc appelés à
évoluer au contact de ceux des autres peuples, contact devenu inévitable et même
salutaire aujourd’hui par la force des choses. Ils doivent évoluer à leur
contact, non pas pour se diriger dans l’altérité des autres, ce qui serait un
appauvrissement général mais pour se purifier et se revigorer sans cesser d’être
authentique.
C’est à contre-courant de cette ligne d’authenticité que semble malheureusement
voguer l’Afrique de 1974. Elle est affrontée aujourd’hui aux exigences de la
science et de la technique, et elle semble résignée à troquer son authenticité
contre l’idéologie technicienne qui menace l’homme dans ses racines profondes ou
à se fermer complètement à ces exigences du progrès scientifique et technique.
Elle ne semble pas prendre suffisamment conscience de l’importance de la
technique et de la science pour toute idéologie du développement et à l’inverse,
elle ne réalise pas clairement que la science et la technique ne peuvent être
véritablement au service du progrès de l’homme que si l’homme leur impose des
contraintes humaines destinées à sauvegarder son authenticité, son équilibre et
son éthique sociale.
Toutes les idéologies, qu’elles soient politiques, économiques ou
socio-culturelles (nationalisme, unipartisme ou multipartisme, socialisme ou
capitalisme), doivent être passées au crible de cette loi d’authenticité. On ne
voit malheureusement pas le type d’homme, le type de société que l’Afrique
veut sortir de son contact avec les idéologies extérieures qui la
sollicitent de toute part.
Frantz Fanon, de regrettée mémoire, était particulièrement lucide sur les
impératifs de cette ligne d’authenticité dont l’Afrique semble de plus en plus
s’écarter. Il nous a laissé, dans son livre « Les damnés de la terre »
qu’on peut considérer comme son testament politique, culturel et idéologique,
une page dont le mouvement à l’emporte pièces est à la mesure du drame qu’il
décrit et des perspectives héroïques qu’il dégage :
« Donc camarades, écrit-il, ne payons pas de tribut à l’Europe en
créant des Etats, des institutions et des sociétés qui s’en inspirent.
L’Humanité attend autre chose de nous que cette imitation caricaturale et dans
l’ensemble obscène.
Si nous voulons transformer l’Afrique en une nouvelle Europe... alors confions à
des Européens les destinées de nos pays. Ils sauront mieux faire que les mieux
doués d’entre nous. Mais si nous voulons que l’Humanité avance d’un cran, si
nous voulons la porter à un niveau différent de celui où l’Europe l’a
manifestée, alors il faut inventer, il faut découvrir. Si nous voulons répondre
à l’attente de nos peuples, il faut chercher ailleurs qu’en Europe.
Davantage, si nous voulons répondre à l’attente des Européens, il ne faut pas
leur renvoyer leur image, même idéale, de leur société et de leur pensée pour
lesquelles ils éprouvent épisodiquement une immense nausée.
Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau
neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf » [1].
L’avenir idéologique, philosophique et religieux de l’Afrique se pose donc en
terme de création, d’invention et d’innovation, et non pas à partir des seuls
apports de l’occidentalisme. Dans la rencontre fécondante avec les idéologies
étrangères, l’Afrique n’a de chance de répondre à cet appel à faire peau neuve
et à mettre sur pied un homme neuf, que si son patrimoine témoigne d’un réel
dynamisme créateur.
C’est Paul Ricœur qui le dit [2] :
« Seule une culture vivante, à la fois fidèle, à ses origines et en état de
créativité, sur le plan de l’art, de la littérature, de la philosophie, de la
spiritualité, est capable de supporter la rencontre des autres cultures, non
seulement de la supporter, mais de donner un sens à cette rencontre. Lorsque la
rencontre est une confrontation d’impulsions créatrices, une confrontation
d’élans, elle est elle-même créatrice.
« Rien par conséquent, poursuit-il,n’est plus éloigné de la solution
de notre problème que je ne sais quel syncrétisme vague et inconsistant. Au fond
les syncrétisants sont toujours des phénomènes de retombée ; ils ne comportent
rien de créateur, ce sont de simples précipités historiques. Au syncrétisme il
faut opposer la communication c’est-à-dire une relation dramatique dans laquelle
tour à tour je m’affirme dans mon origine et je me livre à l’imagination
d’autrui selon son autre civilisation. La vérité humaine n’est que dans ce
procès où les civilisations s’affrontent de plus en plus, une vaste explication
où chaque civilisation développera sa perception du monde dans l’affrontement
avec toutes les autres ».
C’est pourquoi la rencontre dont l’Afrique est actuellement le théâtre doit être
considérée comme particulièrement fécondante, comme une invite à un dépassement
qui non seulement suppose un enracinement profond à ce que le professeur Ricœur
appelle le « noyau éthico-mystique » d’une culture et qui fait sa richesse
spécifique, mais également pose à son succès un certain nombre d’exigences en
terme de conditions permissives indispensables.
Dans cet ordre d’idées, il apparaît évident que seule pourra survivre et
renaître une culture capable d’intégrer la rationalité scientifique : seule une
foi qui fait appel à la compréhension de l’intelligence peut « épouser » son
temps. Je dirais même que seule une foi qui intègre la désacralisation de la
nature et reporte le sacré sur l’homme peut assumer l’exploitation scientifique
de la nature ; seule aussi une foi - qui valorise le temps, le changement, qui
met l’homme en position de maître face au monde, à l’histoire et à sa vie,
semble en état de survivre et de durer, sinon, sa fidélité ne sera plus qu’un
simple décor folklorique. Le problème, c’est de ne pas répéter simplement le
passé, mais de s’y enraciner pour inventer sans cesse.
Et c’est peut-être là, Mesdames et Messieurs, que commence le vrai drame de
l’Afrique actuelle impuissante à résoudre sa crise entre la tradition et la
modernité.
En effet, les élites africaines nouvelles qui devraient permettre cet
enracinement au passé africain pour inventer l’avenir, ces élites qui devraient
permettre à ce passage de la tradition à la modernité d’être le moins difficile
et le moins traumatisant possible sont malheureusement elles-mêmes aujourd’hui
des nœuds de contradictions, des centres inquiétants de déséquilibres,
débranchées qu’elles sont du système de référence des masses, c’est-à-dire des
normes qui régissent l’équilibre africain ancien, et de ce fait, pratiquement
incapables de devenir cette synthèse vivante qu’elles doivent être entre les
cohérences anciennes et les cohérences nouvelles, condition nécessaire pour
entraîner les masses derrière elles à la conquête de nouvelles utilités et de
nouvelles harmonies.
Tout
se passe comme si les prométhées africains étaient enchaînés. Les prométhées
africains, c’est-à-dire ces élites qui étaient parties dérober le feu à la
civilisation occidentale avec l’espoir de rallumer avec lui les foyers à demi
éteints par les flots de sang et de larmes que l’Afrique a répandus sous le choc
de la colonisation. Ces prométhées, la torpeur de l’aliénation culturelle les a
engourdis, au point qu’ils sont aujourd’hui incapables de répondre par des actes
conséquents aux questions essentielles que leur pose le passage de l’Afrique de
la tradition à la modernité.
Ces questions sont au nombre de cinq :
Première question : Comment, au plan social et techno-économique,
l’Afrique peut-elle sortir de son impasse et opérer un passage efficace parce
que authentique de l’économie de type traditionnel à l’économie de
développement ?
Deuxième question : Quel sort être réservé, dans ce passage de la
tradition à la modernité, à toutes les valeurs ethniques, politico-juridiques et
socio-culturelles de l’Afrique de toujours ?
Troisième question : Comment concevoir l’avenir culturel et linguistique
en Afrique Noire ? Quelle forme d’expression et quel contenu doit prendre en
particulier l’éducation scolaire et universitaire ?
Quatrième question : Sous quels auspices idéologiques, philosophiques et
religieux l’Afrique doit-elle construire ses nouvelles cohérences et ses
nouveaux équilibres face aux sollicitations contradictoires, idéologiques,
philosophiques et religieuses qui lui viennent de l’extérieur ?
Cinquième question : Comment supprimer l’extraversion psychologique qui
accentue la dépendance politico-économique ainsi que les déséquilibres et le
dualisme tragique de la société africaine actuelle rendant ainsi presque
impossible le passage résolu vers une société moderne équilibrée ?
Ce sont là autant de questions capitales auxquelles l’Afrique n’a pas encore
donné de réponse satisfaisante, et qui conditionnent d’une manière décisive la
naissance d’une société africaine moderne et cohérente.
Les générations nouvelles doivent aujourd’hui tenter d’y apporter des éléments
nouveaux de réponse et pour cela elles doivent faire la révolution culturelle
africaine avec la même détermination que leurs devanciers des années 30 tel
celui dont nous chantons aujourd’hui le 70e Anniversaire.
Comme en témoignent l’abondance et la gravité des questions qui restent en
suspens et dont nous n’avons énuméré plus haut que les plus marquantes, leur
tâche n’est pas plus facile que celle de leurs aînés. Au contraire ! Car le
temps des contestations est révolu, l’heure a sonné pour la relève et l’action
positive.
References
[1] G. Balandier et P. Mercier, op. Cit
[1] Paul Verhaegen : « L’urbanisation de l’Afrique Noire (son cadre, ses causes et ses conséquences économiques, sociales et culturelles). Centre de documentation économique et sociale africaine, 1962, 400 pages.
1] Voir Decottignies R., Requiem pour la famille africaine, in Annales africaines, Dakar, 1965. pp. 251-286.
[2] M. R. Bertieaux, « Aspects de l’industrialisation en Afrique Centrale » Bruxelles, 1953, p. 191.
[3] J.Denis, « Le phénomène urbain en Afrique Centrale » Bruxelles, 1958, p.202
[1] Voir Valin, « Problèmes psychologiques de l’assistance technique, P.U.F., 1963.
[2] Zoran Bujas, in « Psychologie et sous développement », P.U.F., 1964.
[1] Fr. Fanon, « Les damnés de la terre », Maspéro, 1961, p. 242.
[2] Ricœur (P.), « Civilisation universelle et cultures nationales », Paris, Esprit.
www.peuplesawa.com/downloads/235.doc