http://www.lexpress.mu/archive_semaine/display_article_sup.php?news_id=8809

Article publié le Lundi 1 décembre 2003.
CHRONIQUE
La Triple Espérance de vie de la doyenne de
nos Loges maçonniques
La Loge de la Triple
Espérance fête ce mois-ci le 225e anniversaire de sa fondation.
Rivaltz Quenette, en guide merveilleux, nous emmène en voyage dans
le temps. Objectif : découvrir ce que nos valeurs les plus chères
doivent à la doyenne de nos loges maçonniques.
Le
Mauricien naissant aujourd’hui aura une espérance de vie de
seulement 68 ans. Celle de la Mauricienne, en revanche, est de 75
ans et demi. Cela nous autorise à dire que la Loge de la Triple
Espérance, qui célèbrera, ce mois-ci le 225e anniversaire de sa
fondation, jouit en bonne Mauricienne d’une triple espérance de vie.
Cet heureux événement sera, bien sûr, dignement célébré par ceux qui
y sont directement concernés, à savoir les membres de cette
fraternité maçonnique. Mais il ne saurait laisser indifférents les
Mauriciens dignes de ce nom, connaissant suffisamment l’histoire de
leur pays pour savoir ce que nos valeurs les plus chères, les plus
démocratiques, les plus unificatrices, les plus fraternelles,
doivent à la doyenne de nos loges maçonniques. Cette chronique et
les suivantes parcourront de nouveau, avec l’aide du meilleur des
guides disponibles, en l’occurrence Rivaltz Quenette, les trois
trois-quarts de siècle parcourus à ce jour par la “vieille dame” de
la rue de la Corderie-Eugène-Laurent (hier) et de la rue Harris
(aujourd’hui), dans ce Port-Louis qui l’a vu naître et que, pendant
ses années d’adolescences, elle appelait Port-Nord-Ouest ou encore
Port-Napoléon.
Rivaltz Quenette, dans son livre La Franc-Maçonnerie à Maurice (Editions
de La Vauverdoise, 13 rue Dauphine, Port-Louis), nous apprend tout
d’abord que la Triple Espérance voit le jour, seulement cinq ans
après que le Grand Orient de France (fondé en 1728) reçoit son nom
actuel. L’initiative revient à trois officiers de la marine
française : Périer de Salvert, Ledre de la Serrée et Lecouat. Sa
naissance est précédée de celles d’autres loges qui ne connaîtront
ni sa longévité exemplaire ni une histoire aussi riche que la
sienne. Parallèlement à la naissance de la Triple Espérance, le 11
décembre 1778, au Port-Louis, il convient d’étudier les premiers pas
de ce mouvement dans l’île sœur voisine. Les officiers précités
passent fréquemment d’une île à l’autre, pour ne rien dire des
possessions françaises en Inde, prêchant, là où ils sont envoyés en
mission, la bonne nouvelle maçonnique.
Ce jour-là, les officiers mentionnés plus haut “jettent les bases
des hauts grades capitulaires ”. Au cours de cette réunion, il est
décidé la création d’une loge portant le signe distinctif de la
Triple Espérance. Pourquoi cette dénomination ? Faut-il y voir
d’autres loges espérant être constituées ? Les difficultés,
entourant la création d’une seule loge, ne plaident pas en faveur de
cette thèse. Fallait-il régulariser des francs-maçons en instance
auprès du Grand Orient ? Nous connaissons l’existence à Port-Louis,
à cette date, de francs-maçons venant de trois Orients différents
(Isle de France, Bourbon, Cap de Bonne-Espérance). Rivaltz Quenette
fait plus utilement référence ici à Michel Sirandré, initié à
Saint-Malo où existe une loge de la Triple Espérance.
Le 18 décembre 1778 chez Ricard de Bignicourt, locataire de
l’immeuble Rolando (emplacement occupé aujourd’hui par le Couvent de
Lorette), rue de la Corderie (aujourd’hui Eugène-Laurent),
Port-Louis, à l’arrière de la concession accordée à la paroisse
Saint-Louis (aujourd’hui évêché de Port-Louis), au pied de la Petite
Montagne (la Citadelle), est créée la Triple Espérance à l’Orient de
Port-Louis. Ricard de Bignicourt jouera, pendant la période
révolutionnaire, un rôle politique de premier plan. Parmi les
premiers initiés se trouvent Pierre Boulerot et Jean-Baptiste
Etienne Delaleu. Ce dernier rédigera une compilation des textes
juridiques en vigueur, un code qui porte son nom aujourd’hui encore
et que nos légistes consultent toujours. Quelques uns de ses
descendants font, de nos jours, de fréquents séjours à Maurice et
sont reçus par les juges de notre Cour suprême et par les ténors de
notre barreau avec tous les égards dus à leur glorieux ancêtre.
Le 25 décembre 1778, Périer de Salvert passe la présidence à Ricard
Bignicourt. Avant son départ de Port-Louis, il remet à la loge une
charte provisoire et désigne Me Fourmel, avocat au parlement de
Paris, pour la représenter auprès du Grand Orient de France.
Le 4 février 1779 : premières bourrasques. On procède, précise
Quenette, à un “essaimage précoce (création d’un nouvel atelier
confié à Jean Pierre Piat) mais peu judicieux”. Le délégué Thibault
de Chanvallon estime la seconde chambre d’aucune utilité et réclame
sa dissolution. Mais le Vénérable Piat ne se laisse pas faire,
résiste même aux menaces de “ballottage” et continue à organiser des
réceptions au nom du second atelier. A son retour le 7 mai 1780,
Périer de Salvert doit régler plusieurs conflits larvés. Il aura
même à interdire le Vénérable Ricard de Bignicourt qui s’est emparé
des fonctions du secrétaire et du trésorier et refuse de rendre
compte de sa gestion des affaires. Il a fondé irrégulièrement la
Loge des 21, qu’il… loge dans l’immeuble Malvezy, rue de la
Corderie, et qu’il affilie à la Grande Loge Provinciale de Bourbon.
Périer de Salvert parvient à réconcilier Piat et la Triple
Espérance. La partie est plus difficile avec la Loge des 21,
d’autant plus que celle-ci obtient son affiliation au Grand Orient
de France. Les relations se normalisent pourtant entre la Triple
Espérance et Les 21. De cette dernière loge naît, le 20 février
1793, la Loge de la Paix qui finit par devenir le fief maçonnique de
la population métissée. Elle travaille dans l’immeuble présentement
occupé par l’école Villiers-René du nom de cet enseignant émérite
qui fut un des dignitaires de la loge.
Rivaltz Quenette profite de ces turbulences pour nous entretenir
d’autres loges installées à l’Isle de France : celle des Quinze
Artistes et celle des Amis Cultivateurs (présidée par Antoine
Augustin Genève). A la fermeture des Quinze Artistes, se joint à la
Triple Espérance, Jean Baptiste Lislet Geoffroy, fils de la
princesse Niama, négresse de Guinée (Amédée Nagapen dixit in La
Gazette des Iles, No 3, mars 1986), correspondant de l’Académie des
sciences et de l’Institut royal de France.
Rivaltz Quenette conclut ainsi les premiers pas de la Triple
Espérance : “A l’Isle de France, la franc-maçonnerie française prend
un bel essor ”.
Ses démêlées avec Ricard de Bignicourt contraignent toutefois la
Triple Espérance à changer de domicile, ne pouvant plus loger chez
ce contestataire. Elle s’installe temporairement le 7 janvier 1780 à
la rue Desforges. Elle doit aussi pérenniser sa charte provisoire et
se trouver un siège permanent. Elle multiplie les démarches pour
obtenir du Grand Orient une charte en bonne et due forme. Elle
accepte du bout des doigts de travailler en attendant sous la
tutelle de la Grande Loge Provinciale de Bourbon, avec tous les
risques d’une “bourbonnisation” pas toujours bien vue à l’Isle de
France, que cette cote mal taillée comporte.
La colère des Bourbonnais
Le 17 juin 1783, enfin, le délégué de La Butte-Frérot revient de
Paris avec une charte en bonne et due forme, signée du duc de
Montmorency-Luxembourg, Grand Maître du Grand Orient de France,
autorisant la Triple Espérance à “prendre rang parmi les loges
françaises” à partir du 21 décembre 1778. On peut deviner la colère
des Bourbonnais. Une commission, composée de MM. Herchenroder,
d’Egmont, Pipon, Gast d’Hauterives et Focard de Pontefiguières,
statuera que la Triple Espérance ne peut être contrôlée par la
Provinciale de Bourbon car la juridiction des loges provinciales
n’excède pas les limites de leur district. De plus, la Provinciale
de Bourbon n’a pas les trois loges prescrites mais n’en a que deux
(d’où son intérêt à mettre la Triple Espérance sous sa tutelle). Le
dossier est soumis au Grand Orient de France qui, le 8 janvier 1787,
tranche en faveur de la loge portlouisienne. Triple Espérance de vie
mais déjà une première décennie occupée à obtenir ses titres de
régularisation du Grand Orient de France.
Le 5 novembre 1784, la Triple Espérance décide d’acquérir l’immeuble
Rolando (occupé par Ricard de Bignicourt) rue de la Corderie
(aujourd’hui Eugène-Laurent) et approuve un devis de 6 618 livres
pour “reconvertir” le local. Le 9 novembre 1784, par devant Me
Chasteau de Balyon, notaire du Roy à l’Isle de France, l’officier de
marine marchande De Rasseline se rend acquéreur de l’immeuble
Rolando au nom de la Triple Espérance, pour la somme de 15 000
livres, la moitié étant payée comptant et le reste à être versée
dans un délai de six mois. Les ennuis juridiques de Rasseline ne
font que commencer. Sirandré et Saint-Aubin avancent à Rasseline de
quoi s’acquitter de sa dette auprès du propriétaire de l’immeuble
Rolando. Le conflit surgit après entre Rasseline et
Sirandré-Saint-Aubin, la Triple Espérance ne pouvant que prendre
note du conflit financier sans rien pouvoir faire dans l’immédiat.
Le 16 février 1787, Sirandré et Saint-Aubin reconnaissent avoir
obtenu règlement de la dette de MM. Couacaud, Pillet, Robin,
agissant au nom de la Triple Espérance. Le 21 août 1788, ils signent
une déclaration reconnaissant les membres de la Triple Espérance
seuls et uniques propriétaires de l’ancien immeuble Rolando.
Mais comme l’écrit si bien Rivaltz Quenette “l’immeuble ne fait pas
le temple”. L’immeuble Rolando est alors entouré de palissades et
composé d’une maison bâtie en charpente, bordée de palissades,
couverte de bardeaux, divisée en six appartements lambrissés et d’un
autre bâtiment, bordé de planches, couvert de bardeaux et divisé en
trois chambres. Comment faire de tout cela un temple maçonnique
digne de la Triple Espérance et de ses futurs 225 ans ? La question
est d’autant plus d’actualité que le Vénérable Pitois, successeur de
Bouvier-Dumolard, doit recevoir la visite du chevalier Victor de
Rohan, prince de Guéménée. Le 24 juillet 1786, Pitois est remplacé
par le juge Focard de Fontefiguières à qui revient l’honneur
d’initier un jeune Indien, originaire de Veloum, côte de Coromandel,
nommé Mohamed Hajee Oullah, fils du médecin nabab de cette localité.
Les successeurs de Focard sont Couve de Murville (21 juillet 1791)
et Courtois du Chaussy (21 juin 1793).
Le 25 juillet 1793, la Triple Espérance adopte un projet de
construction d’un coût de 70 000 livres, payable par quart de
6,12,18 et 24 mois. On établit à cet effet 30 actions de 2 500
livres chacune, payables aux mêmes termes de 6,12,18 et 24 mois. On
décide d’accorder au projet toutes les recettes de réceptions
pendant deux ans, d’hypothéquer le nouveau bâtiment. Mais comme
toujours, il est plus facile d’adopter un projet de construction que
de s’acquitter de son coût.
Cela n’empêche toutefois pas le Vénérable de 1796, Lapotaire de Long
Fossés, d’initier un certain Charles Robert Surcouf, plus connu
comme le roi des Corsaires et qui choisit l’Isle de France comme
port d’attache. Il rend la vie si dure aux Anglais que ceux-ci
décident de s’emparer de ce nid de corsaires que devient Port-Louis
pendant la période révolutionnaire.
Il devient de plus en plus difficile de faire entrer des sous dans
les caisses de la loge, en dépit des offrandes exemplaires de
certains membres dont Courtois du Chaussy qui fait don d’un titre de
10 000 livres qu’il détient sur la Triple Espérance. Enfin le 15
février 1797, les travaux de construction sont confiés à
l’architecte Jacques Gastembide selon un plan dressé par Lislet
Geoffroy.
Le 24 juin 1802, Courtois du Chaussy peut présider à l’inauguration
du nouveau temple. Il confie au peintre Thuilier, un membre de la
loge, professeur de dessin au Grand Collège, les travaux de peinture
et d’embellissement. La perfection des lieux est telle que la loge
décide l’acquisition de “cent paires de chaussons pour que chaque
frère, avant de prendre l’entrée du Temple, s’en précautionne pour
ne pas abîmer le lustre du pavé mosaïque”.
La première initiation dans le nouveau temple est celle du
gouverneur Magallon de la Morlière, le successeur de Malartic
. |