Histoire/article
Le général au-dessus de la mêlée |
THIBAUT KAESER
Paru le Jeudi 20 Juillet 2006

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AMÉRIQUE
LATINE - Libérateur, au début du
XIXe siècle, de l'Argentine, du
Chili et du Pérou,
San Martín
fut un homme magnanime et un
militaire exceptionnel, à l'écart de
la politique politicienne.
Rares sont les artisans de
l'émancipation de l'Amérique latine
qui ont réussi à créer un tel
consensus autour de leur personne.
Ce fait tient quasiment du miracle
lorsqu'on sait que le général Juan
José de San Martín était argentin,
car les figures historiques les plus
adulées sont aussi les plus
controversées sur les bords du Río
de la Plata – tel le fameux couple
Juan Domingo et Evita Perón. Dans la
confusion sanglante des luttes
d'indépendance, qui furent en grande
partie des guerres civiles, peu
nombreux furent les chefs militaires
et politiques irréprochables. La
plupart des caudillos furent des
ambitieux rompus aux luttes
d'influence les plus troubles,
tandis que leur vision politique
s'érodait au contact des réalités
complexes. Mais dans cette
génération ou l'on trouve le pire
comme le meilleur, le général San
Martín est sans conteste la figure
la plus noble et la plus admirable.
De l'extrême droite à l'extrême
gauche, les Argentins sont au moins
d'accord sur ce point-là.
Né a Yapeyú en 1778 (province de
Corrientes), San Martín est le fils
d'un général espagnol et d'une
créole argentine. Destiné à la
carrière des armes, il étudie dans
la plus prestigieuse école
militaire: le Collège des nobles de
Madrid. Sa voie semble toute tracée.
En 1791, il fait son baptême du feu
contre les Maures à Oran. Puis il
grade progressivement au sein de
l'armée royale. Mais la Révolution
française a éclaté et se répand hors
de ses frontières. En 1808,
Ferdinand VII est déposé par
Napoléon, qui installe son frère
Joseph sur le trône. L'invasion de
la Péninsule ibérique plonge
l'Espagne dans une guérilla
impitoyable, alors que les colonies
d'Amérique hésitent entre le
loyalisme et la rupture face à la
vacance du pouvoir légitime. La
Couronne d'Aragon et de Castille
vacille, elle a besoin de ses
meilleurs hommes. San Martín répond
présent. En 1808, il se distingue
lors de la bataille de Bailén, puis
à la bataille d'Albuera contre les
troupes napoléoniennes. Mais ce
combat n'est plus le sien. En
Argentine, la Révolution de mai 1810
marque la rupture avec Madrid. Les
changements s'accélèrent dans la
vice-royauté de la Plata, et il y
est plus que sensible.
Fin 1811, San Martín prend langue
avec des compatriotes émigrés à
Londres. Initié à la
franc-maçonnerie, il rentre en
Argentine en mars 1812 et fonde la
loge Lautaro – en référence au chef
indien mapuche qui résista aux
Espagnols lors de la Conquista du
Chili. Cette loge joue un rôle
capital dans l'émulation patriotique
qui agite le Río de la Plata.
Militaire renommé, San Martín est
chargé par Buenos Aires de former le
régiment des Granaderos a caballo
(grenadiers montés): sa troupe met
en déroute les fantassins royalistes
à San Lorenzo. L'indépendance de
l'Argentine, qui n'a toutefois pas
attendu San Martín pour se dessiner,
est acquise dans les faits. Buenos
Aires exulte, mais Madrid n'a pas
dit son dernier mot car cette lutte
se déroule à l'échelle continentale.
Lucide, San Martín l'a compris. Pour
rompre tout lien avec la Métropole,
il faut s'attaquer au coeur de
l'empire colonial espagnol, puisque
les rives du Rio de la Plata sont
désormais assurées. Il faut marcher
sur le Pérou – et cette tâche lui
incombe.
Fin 1813, il commence sa traversée
de l'Argentine d'est en ouest. Les
militaires accourent auprès de
l'homme qui recueille leurs
suffrages. Lui s'assure que son
projet est bien compris de tous.
Craignant déjà les divisions entre
factions politiques et régions, San
Martìn s'efforce de rester à l'écart
des rivalités. Arrivé au pied de la
Cordillère des Andes, il est nommé
gouverneur de la province de Cuyo.
Installé à Mendoza, le chef-lieu, il
y organise son armée avec des
techniques européennes, mais avec la
conscience qu'elles devront
s'adapter aux conditions locales.
Entre-temps il ne se contente pas de
superviser le recrutement, les
exercices militaires, la logistique
et l'armement; il s'occupe aussi de
médecine et du bien-être des
populations dans le territoire qu'il
a sous sa charge. Surtout, il ne
cesse de démontrer un des traits
constants de sa personnalité: le
refus des nombreux titres
honorifiques qui lui seront offerts
au cours de sa vie publique. Promu
«colonel principal des armées des
Provinces unies», il refuse cette
distinction, expliquant que son seul
but est de garantir l'indépendance
de l'Amérique du Sud. Les refus qui
suivront poseront les mêmes
problèmes formels, mais le peuple
demandera chaque fois à Buenos Aires
de le maintenir dans ses fonctions.
Lui seul doit commander cette
expédition décisive. Et il la
prépare tout au long de l'année 1815
et 1816, tandis que l'Argentine
proclame son indépendance définitive
au Congrès de Tucuman (9 juillet
1816), qu'il appuie dans un souci
évident d'union nationale – son
autre idée fixe.
Entre-temps, les patriotes chiliens
conduits par O'Higgins refluent vers
Mendoza et grossissent les rangs de
cette armée du Cône Sud
latino-américain en constitution.
Janvier 1817: forte de 4000 hommes,
«l'Armée des Andes» se met enfin en
branle et franchit la Cordillère en
six points. C'est un succès autant
qu'un exploit éclatant. L'audace
prodigieuse du plan, minutieusement
pensé et préparé, réussit. Elle
subjugue l'Espagne, qui n'y croyait
pas, et les royalistes sont battus à
la bataille de Chacabuco le 12
février. Santiago est libéré. Le
Chili désigne San Martín «directeur
du Chili», qui refuse, et c'est
O'Higgins qui occupe la charge de
premier président de ce pays une
fois l'indépendance proclamée le 12
février 1818. Recevant 10 000 pesos
en or (une véritable fortune), San
Martín préfère les attribuer à la
fondation de la Bibliothèque
nationale. Puis, revenu incognito à
Buenos Aires afin de s'assurer de la
suite des opérations, il évite les
défilés triomphaux. Humble, honnête,
incorruptible, économe du sang
versé, San Martín ne variera jamais
de cette ligne de conduite.
De retour à Santiago, son armée doit
affronter une contre-attaque
royaliste. La victoire de Maipú, le
5 avril 1818, refoule définitivement
les Espagnols. Désormais, il faut
porter la guerre au Pérou. Aidé par
le corsaire anglais Thomas Cochrane,
un personnage flamboyant qui
sympathise avec les mouvements
indépendantistes sud-américains puis
grecs, les troupes de l'Armée des
Andes sont transportées par mer de
Valparaiso à Pisco, alors que
d'autres attaquent par terre. De
1819 à 1821, la conquête du pays se
fait, ville après village, tandis
que les Péruviens se rallient
progressivement. Le vice-roi est
contraint à la fuite, Lima prise
sans combat. L'Empire s'effondre.
L'indépendance du Pérou est
proclamée le 28 juillet 1821. Elu
«protecteur de la Liberté du Pérou»,
San Martín écrit à O'Higgins: «En
conclusion, je vois donc le terme de
ma vie publique. Je vais essayer de
confier cette lourde charge à des
mains plus sûres et me retirer dans
un coin pour vivre une vie d'homme.»
Mais auparavant, le Libertador du
Sud de l'Amérique latine rencontre
celui du Nord, Simón Bolívar, à
Guayaquil (Equateur), le 26 et 27
juillet 1822. Leurs deux entretiens
appartiennent à la légende des
mystères de l'histoire. Rien n'en
filtre. Aucun mot fameux ou
explicite, si ce n'est l'impression
que l'Argentin, humble et magnanime,
ne voulut pas s'opposer au
Vénézuélien, autoritaire et
ambitieux. L'Amérique du Sud, qui
achevait ses indépendances
difficilement acquises, était déjà
en proie à des divisions que San
Martín ne voulait pas exacerber. Une
partie du Pérou remettait en cause
l'organisation de son gouvernement à
laquelle il contribuait dans un
souci de concorde. Il n'insista pas.
L'Argentine, le Chili et le Pérou
étaient libérés. Egal à lui-même,
San Martín tint donc sa promesse. Il
se retira au Chili, puis à
Bruxelles, et finalement à
Boulogne-sur-Mer, dans le
Pas-de-Calais, où il mourut oublié
du plus grand nombre en 1850. Il
caressa par moments le désir de
retourner en Amérique du Sud afin
d'aider les jeunes républiques en
proie aux luttes internes qu'il
observait sans illusion et avec
douleur. Mais le plus grand des
Argentins – dont la geste épique est
un parcours sans faute – ne retourna
dans son pays natal que pour être
inhumé dans le choeur de la
cathédrale de Buenos Aires en 1880.
I
Note : Cet été, Le Courrier
élargit son horizon grâce à un
voyage en huit étapes (aujourd'hui
la troisième) à travers l'histoire
de l'Amérique latine. Si le passé de
ce vaste et riche continent fut
souvent marqué par l'injustice et la
violence, des personnalités
captivantes ont aussi tenté de lui
conférer une réelle dignité.
Certaines sont devenues des mythes;
d'autres, méconnues, ignorées, voire
oubliées en Europe et ailleurs,
restent célébrées outre-Atlantique.
Du Rio Bravo à la Terre de Feu, Le
Courrier choisit donc de se pencher
sur ces figures positives, dont les
portraits seront dressés comme
autant de reflets et d'exemples
d'une Amérique latine toujours en
lutte.
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article
LA GENERATION
DES LIBERTADORS
TKR
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Porteurs et surtout canalisateurs
d'un désir d'émancipation politique,
souvent agités d'idées
avant-gardistes, les libertadors
sont avant tout des caudillos – des
meneurs d'hommes dont le succès
dépend autant de leur charisme que
de leurs faits d'armes. Portraits de
cinq de ces héros, un temps oubliés,
désormais admirés.
Francisco de Miranda
(1750-1816): né à Caracas, ce
militaire créole participe à la
guerre d'indépendance des Etats-Unis
d'Amérique. Exilé en Europe, il se
met à soutenir la cause nationale.
Aux côtés des troupes républicaines,
il participe aux guerres de la
Révolution française et, proche des
girondins, devient général. Des
Etats-Unis, son expédition destinée
à libérer le Venezuela échoue en
1806. Après avoir promulgué la
Déclaration d'indépendance (1811),
il rentre à Londres, mais n'y trouve
pas d'appui. De retour au Venezuela,
il est battu en 1812 puis livré aux
Espagnols (certainement par Bolivar,
avec lequel il ne s'entend pas). Il
meurt en prison à Cadix. Inventeur
du drapeau vénézuélien.
Simón
Bolívar (1783-1830):
orphelin à 9 ans d'une riche famille
aristocrate créole de Caracas, il
est élevé par son précepteur Simon
Rodriguez, un amoureux de Rousseau
et des Lumières, qui le cultive et
le sensibilise à la politique. Exilé
aux Etats-Unis en 1797 après une
conspiration manquée, il voyage en
Europe. Admirateur de Napoléon,
devenu franc-maçon, il jure, sur le
Monte Sacro à Rome, de libérer
l'Amérique latine de la domination
espagnole. Partisan de l'unité de
l'Amérique latine (panaméricanisme),
avortée lors du Congrès de Panama en
1826, Bolivar est un stratège
militaire et un politique hors pair
de tendance républicaine, jacobine
et autoritaire. Le Libertador par
excellence meurt, amer, après
l'échec de la Grande-Colombie (union
du Venezuela, de la Colombie et de
l'Equateur) qu'il avait créée à la
pointe de l'épée au cours d'une
épopée pleine de sang, de fureur et
de rebondissements palpitants. Hugo
Chavez, l'actuel président du
Venezuela, s'en inspire et qualifie
son projet de société de «révolution
bolivarienne».
Antonio José de Sucre (1793-1830):
militaire vénézuélien, il est le
brillant lieutenant de Miranda avant
d'être le meilleur et le plus fidèle
soutien de Bolivar, qui le considère
comme son successeur. Il prend une
part active aux luttes
d'indépendance en Grande-Colombie,
puis au Pérou où il remporte la
victoire finale d'Ayacucho (1824),
qui porte le coup de grâce à
l'obstination de l'Espagne. Premier
président de la Bolivie (1826-1828),
il est assassiné par des rivaux
politiques sans pouvoir réaliser
l'union des deux pays andins.
Bernardo O'Higgins (1778-1842): de
père irlandais et de mère chilienne,
il est éduqué en Angleterre, où il
rencontre Miranda dont il subit
l'influence. Chef des patriotes
chiliens, vaincu lors de la bataille
de la Rancagua (1812), il gagne
alors l'Armée des Andes de San
Martin. Victorieux à Chacabuco, il
proclame l'indépendance du Chili et
devient son premier président.
Dirigeant malheureux, notamment en
raison de sa politique jugée trop
audacieuse pour son temps, il est
renversé et meurt oublié au Pérou.
José Gervasio Artigas (1764-1850):
gaucho uruguayen, il bat l'Espagne à
la bataille de Las Piedras (1811).
Appuyé puis lâché par l'Argentine,
le peuple de la Banda Oriental
(appellation coloniale de l'Uruguay)
le suit dans un exode émouvant. Il
combat ensuite les appétits
argentins et brésiliens dans une
lutte exténuante. Partisan d'un
système républicain et fédéral des
régions du Río de la Plata, il meurt
au Paraguay dans la solitude et la
pauvreté. TKR
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